La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Louise Alenius

Entre Copenhague, où elle est née, et Paris, Louise Alenius a emporté son art en portée ; sa musique se lie à la danse, au cinéma, à la mode, à l’architecture, à la littérature, à la publicité…. Et elle écrit pour des musiciens classiques ou contemporains et participe volontiers aux "performances" !

Au détour de la tournée du Ballet Royal du Danemark au Palais Garnier , Corps et Graphies a rencontré la compositrice de "Golfo", musique pour le deuxième acte de Napoli dans la version de Nikolaj Hübbe et Sorella Englund…

Louise Alenius
Louise Alenius… (Photographie : Rikke Mandorf)

Aurélie Dauvin : On connaît peu, en France, l’histoire de la musique danoise et ses acteurs. Dans quel courant vous situez-vous et surtout quelles sont vos affinités ?

Louise Alenius : Je connais mal finalement la musique danoise…. J’écoute volontiers les musiques de compositeurs du monde entier ; alors je ne saurais guère bien parler de l’Histoire de la musique au Danemark, de ses compositeurs… Pour ceux que j’aime, ils viennent du Japon, du Canada, de l’Italie, et j’aime chacun pour son style différent…

Je pense à Umebayashi Shigeru, un excellent compositeur de musiques de films japonais ; à Nino Rota, bien sûr, ou à Michael Giocchino un compositeur de musiques de films aussi qui vit aux Etats Unis et m’inspire beaucoup. Il y a également Patrick Watson, un canadien. La musique des quatre coins du monde ! - et ce n’est pas très danois… -

A. D. : Comment avez-vous rencontré l’art du Ballet ?

L. A. : J’ai pratiqué la danse quand j’étais petite. Mes parents m’emmenaient aussi beaucoup au théâtre pour voir des ballets comme Napoli et d’autres de danse classique ou de danse moderne. J’ai dansé jusqu’à l’âge de douze ans, mais quand j’avais dix-onze ans, j’ai commencé à faire de la musique et j’ai vite travaillé plus sérieusement là qu’avec la danse : je me suis rendue compte que j’aimais vraiment ça ! C’est la musicalité que j’aimais beaucoup dans la danse ; j’aimais beaucoup danser, mais encore plus la musique. Alors j’ai choisi cette voie et pendant quinze ans, je me suis éloignée du ballet.

Et puis, un jour, on m’a demandé de composer une musique pour un petit ballet pour une danseuse et un chorégraphe. Le morceau est devenu un film… Alors j’ai commencé à composer pour plusieurs ballets, et Nikolaj Hübbe m’a demandé de travailler avec lui pour sa nouvelle version de Napoli


The Egg, the Monk and The Warrior
Chorégraphie/danse : Louise Midjord
Musique : Louise Alenius
Design : Vilsbøl de Arce
Filmé par Casper Schröder

A. D. : Auguste Bournonville avait choisi, pour Napoli, un quatuor de partitions… Comment les appréciez-vous ?

L. A. : J’aime beaucoup certains passages de Napoli ; d’autres moins : ils sont d’une autre époque et d’une autre expression qui me semble trop concrète, et je préfère ce qui est plus abstrait.

Mais tous les compositeurs qui ont travaillé sur Napoli ont un rapport sensible avec la danse et cela justifie que leur musique soit toujours dansée. Cette musique qu’ils ont conçue est très dansante…. Pourtant je sais aussi que beaucoup de musiciens et beaucoup de danseurs sont ravis de travailler avec une autre musique, de danser d’une autre manière.

A. D. : La plupart du temps, les maîtres de la musique à danser ont du mal à se faire reconnaître par ailleurs. Doit-on considérer le genre de la musique de ballet comme mineur ?

L. A. : L’art du ballet est très important au Danemark, et les compositeurs de musique pour la danse aussi sont généralement bien considérés….

Sans doute oui, certaines personnes pensent pourtant que la musique de ballet est un genre mineur. Je ne le pense pas. Au contraire, pour moi, composer pour le ballet est un challenge. C’est un challenge de faire quelque chose qui peut fonctionner avec d’autres choses : c’est un véritable travail d’équipe quand un compositeur, un chorégraphe, un scénographe, racontent une histoire ensemble ; j’ai du mal à comprendre que le travail fait en commun avec d’autres artistes puisse paraître moins important, moins artistique.

Est-ce plus valorisant ? Pour soi, je pense, oui. On se laisse inspirer par quelque chose qui n’est pas soi-même. On se laisse inspirer par des gens qui font tout autre chose et, pour moi en tout cas, c’est très motivant ; cela force à "casser" ma manière de travailler qui serait toujours la même…

Lorsque je travaille pour une partition simplement musicale, je peux reproduire à chaque fois, personne ne me dira quoi que ce soit, et au contraire même, le public attend cette même manière… Alors s’il y a des gens qui pensent que la musique de ballet a moins de valeur que la musique symphonique pour moi ce n’est pas important. Aujourd’hui, je pense que les chorégraphes apprécient de travailler avec des compositeurs qui ne sont pas enfermés dans un genre ; le ballet s’enrichit au pluriel des expériences de chacun. Et pour un compositeur, c’est s’épanouir que de faire plusieurs choses : c’est impossible pour moi de ne faire que du film, de l’orchestre ou du ballet ; s’ouvrir à divers genres, c’est cela qui est motivant.

Napoli
Birgitta Lawrence, une naïade, dans l'acte II de Napoli
Chorégraphie de Nikolaj Hübbe et Sorella Englund - 2009
(Photographie : David Amzallag)

A. D. : Vous avez composé pour le deuxième acte du Napoli remanié par Nikolaj Hübbe et Sorella Englund.
Comment s’est faite votre rencontre ?

L. A. : Nikolaj Hübbe a vu le film du premier ballet dont j’avais composé la musique. Je crois qu’il avait aussi visité mon site et qu’il a considéré que le "peu de chose" que j’avais fait pouvait être intéressant pour son projet de Napoli parce que c’est à la fois classique et moderne dans la manière de raconter ; ce n’est pas ultra classique ni moderne au point que les gens qui ne sont pas "dans" la musique moderne ne comprendraient pas ; il y a un certain équilibre…

Pour les chorégraphes, pour les danseurs, cela peut être compliqué de suivre un thème très moderne, la rythmique…. Mais les artistes qui ont travaillé pour la scène et la danse, les danseurs de Napoli ont dit avoir apprécié la modernité de ma composition avec son côté cinématographique… Moi, J’ai essayé de faire autre chose que ce que j’avais déjà fait, je ne sais pas si les gens qui m’ont fait confiance ont été déçus… J’ose penser qu’ils ont été contents parce qu’ils ont réussi à créer un ballet dessus.

A. D. : De quelle manière appréhendez-vous l’écriture musicale pour le ballet ?

L. A. : J’adore travailler pour le ballet parce que la danse et la musique sont inséparables ; je vois la chorégraphie quand j’écris la musique ; ensuite, quand les chorégraphes commencent à travailler sur la musique, cela devient tout autre chose, mais j’ai toujours des sortes de mouvements dans la tête quand je travaille…. Et peu importe si c’est pour composer de la musique sans ballet aussi ; pour un film ou pour autre chose…. Quelque part, la chorégraphie est toujours présente, même si elle n’est pas là finalement….

A. D. : L’imagination de mouvements…. Pour Napoli par exemple, avez-vous aussi pu travailler avec les danseurs ?

L. A. : Pour la partie de composition de Napoli, j’ai travaillée isolée des danseurs : il n’y avait pas de chorégraphie écrite…. Peut-être si la chorégraphie avait été écrite aurais-je fait autre chose d’ailleurs, mais j’aurais mis autant d’énergie et autant de temps. Je me suis beaucoup investie dans ce projet ; je me suis investie comme pour un opéra ou une pièce pour orchestre.

A. D. : Pour restituer l’univers de l’Italie « cinématographique » des années 50 choisi par Nikolaj Hübbe et Sorella Englund vous avez bien sûr écouté les musiques des films de Federico Fellini, Pier-Paolo Pasolini ou Roberto Rosselini…

L. A. : J’aime la musique de film italienne ; elle ne m’a pas particulièrement inspirée strictement pour ce Napoli, mais j’y goûte les thèmes mélodiques déclinés au long du film ; on s’attache à la musique qui fait partie pleinement de la narration. On y entend les grands sentiments, les grands mouvements ! J’aime ce parti alors que souvent, au Danemark, tout doit être intériorisé ; mon caractère et donc celui de ma musique est plus extraverti, expressif ; chaque moment est assumé, vécu "à fond" c’est ce que j’entends dans la musique italienne.

A. D. : Ainsi, peut-on rapprocher la composition d’une musique de film, support d’images et celle du ballet, support du mouvement….

L. A. : Il y a une manière de travailler qui est différente : souvent pour le ballet, la musique vient avant et dans le cinéma, la musique vient après…. Mais je pense qu’il y a tout de même un parallèle dans les effets que l’on donne pour certains moments dans la pièce ; l’émotion, la sensation… D’autres moments sont moins forts de ce que donne le compositeur ; la place de l’image est alors plus grande ou la place du mouvement d’ailleurs ; il faut créer un équilibre entre ce qui est impressions visuelles et impressions auditives : il faut que cela "travaille ensemble" parfois, parfois que cela se contredise, l’un doit laisser la place à l’autre ou ils doivent se fondre au contraire…. Cela raconte…. Et il y a aussi les silences si importants qui font partie de la composition aussi bien dans le ballet que dans le cinéma….

A. D. : Des notes au pas ; des accords et harmonies à la chorégraphie et à la scénographie…. Comment percevez-vous le ballet ?

L. A. : La chorégraphie est très différente de ce que j’avais imaginé. J’avais imaginé quelque chose de plus moderne ; je pensais que c’allait être moins "mimique" mais finalement, ce qui est bien, c’est l’équilibre qui reste. Le premier et le troisième acte sont longs et pressants. Sans doute trop de modernité aurait déconcerté

J’aime beaucoup ce qu’est le personnage de Golfo : le côté rigide et dynamique du monstre de la tradition Bournonville est cassé ; il est plus souple en accord avec les mouvements de l’eau où il évolue. Il y a ainsi beaucoup de choses à apprécier, et je m’intéresse aussi à la prestation des danseurs qui s’approprient ces nouveaux rôles…

Napoli
Jean-Lucien Massot, Golfo, Gitte Lindstrøm, Teresina, dans l'acte II de Napoli
Chorégraphie de Nikolaj Hübbe et Sorella Englund - 2009
(Photographie : David Amzallag)

A. D. : Justement, vous parliez de l’insertion de votre composition entre deux actes aux musiques bien différentes ; la chorégraphie d’Auguste Bournonville y a été très majoritairement conservée…. Comment percevez-vous le "style Bournonville" ?

L. A. : Bournonville était très musical ; le style Bournonville "parle" ! La précision sur la musique est impressionnante et du coup tout est très clair par rapport à d’autres chorégraphes, dont on ne comprend pas le rapport de la danse à la musique - on se demande s’ils écoutent ou parfois justement ce peut être intéressant de chercher à comprendre. Avec Bournonville, tout est évident et ce n’est pas ce que je choisis en premier parce que c’est "trop facile", la danse est "trop facile à comprendre" – pour moi - !

A. D. : A la fin de l’acte II attribué à Niels Gade, on peut entendre les notes "citées" de la Melancholia, une pastorale pour violon et orchestre de François Prume – pastiche d’une romance de Beethoven… De même, à la fin de votre composition, on écoute volontiers un assez long passage au violon solo, qui n’est pas sans rappeler le style du Maître…

L. A. : Je ne sais quelle est exactement l’inspiration, mais il s’agit en fait d’une musique faite par un compositeur norvégien, Ole Bull. Je ne l’ai pas écrite. Cette musique avait été choisie par Nikolaj Hübbe et Sorella Englhun avant que j’intervienne ; ils voulaient un Pas de Deux au premier acte entre Teresina et Gennaro sur cette mélodie et que ce Pas de Deux soit repris au deuxième acte. J’ai donc repris la mélodie entièrement pour le passage du duo, mais aussi tout au long de l’acte, quelques notes que les auditeurs les plus attentifs remarquent parfois…

A. D. : Comment travaillez-vous avec les orchestres qui jouent votre partition lors des tournées du Ballet Royal du Danemark notamment ?

L. A. : Je sui là ; je suis là lors de la présentation et puis pendant les répétitions et j’essaie de parler avec les musiciens le plus possible, même si le temps est compté - en tournée il y a peu de temps pour les répétitions -. Généralement, les musiciens sont très contents que je sois là parce qu’ils peuvent poser des questions ! Ils sont souvent très curieux ; souvent les compositeurs ne sont plus là, ou ne sont pas là…. Rencontrer le compositeur leur plait beaucoup ; j’essaie de répondre toujours, j’essaie de les aider pour la façon de jouer….

Jusqu’à présent, j’ai travaillé avec cinq orchestres différents pour le deuxième acte de Napoli et la musique "travaille" ; il y a encore des choses que j’aurais envie de changer parfois et même si je n’ai pas le temps de le faire dans les partitions, si je vois qu’il y a un musicien qui est particulièrement motivé et qui a de bonnes idées, on peut faire les changements "sur place". C’est de cette manière que j’aime travailler ! J’aime le travail qui est bien préparé, mais qui se laisse la possibilité d’évoluer selon les musiciens ; c’est un aspect du "perpétuel mouvement" de la musique pop, rock ou jazz que j’essaie de transposer dans ma musique le plus possible.

A. D. : D’autres projets pour le ballet ?

L. A. : J’ai récemment fait un ballet moderne avec un chorégraphe américain Constantine Baecher - Cross connection Ballet -, et je travaille aussi sur un petit film de ballet par le même chorégraphe et un cinéaste.

J’ai eu d’autres demandes, mais je ne sais pas ce qui se fera encore. En ce moment, je travaille surtout sur des pièces musicales "où il n’y a pas de danse" - j'écris justement une pièce d'une vingtaine de minutes pour un orchestre de Los Angeles -, et même si c’est pour des concerts seuls, il faut que j’en fasse la chorégraphie dans ma tête !

Mon rêve serait de composer un opéra !

Louise Alenius
Musicienne et compositrice… (Photographie : Rikke Mandorf)

Merci à Louise Alenius pour sa franchise et cette gentille attention d'avoir répondu en un surprenant Français !

Quelques couleurs du deuxième acte de Napoli et toute la gamme d'un talent en images et sons sur le site de Louise Alenius

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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